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2008 Allocution de Th. Lambiet en l'eglise de Blégny Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
 LES PRISES D’OTAGE : LE CAS DE BLEGNY    

Notre curé Labeye avait consigné les notes suivantes dans un cahier :
« (…) 6 août à 5 h. – Un bataillon allemand occupe le village. Les troupes belges lui envoient des balles et se retirent à Barchon. Mercredi après-midi, les Allemands perquisitionnent dans les maisons et envoient les gens à l’église, leur promettant sécurité. Puis ils vont les prendre dans les maisons et les y conduisent au nombre d’environ 250. J’engage l’assistance à se calmer, à prier. Je monte en chaire de vérité et on prie. Puis je me rends au confessionnal. Presque tous s’y présentent. Plus tard, on m’interdit de confesser ou de prier et l’on procède à des investigations dans l’église. Bientôt, nous voyons la lueur des incendies allumés à l’entour. Conduit dehors pour comparaître devant le major, je trouve la place en feu : la Halle, les maisons Delnooz, Dortu, Lechanteur, Greffe, (…). Etaient tués : Joseph Smets, Lambert Delnooz, Herman Hendrick.
On passe la nuit dans l’église. Ernest Clermont est pris d’une attaque de nerfs, ainsi que Léopold Dortu. Vers 5 heures, on vient faire une proclamation : les femmes et les enfants peuvent sortir ; les hommes resteront ; on les conduits en Allemagne… Aurais-je pu ne pas être compris dans la condamnation ? En tout cas, je n’en fis pas la demande ; je jugeai trop utile d’accompagner 170 malheureux.
On part. Arrivés au–delà de Gobcé, on nous fait entrer dans une prairie : première alerte ; nous croyons que l’on va nous fusiller. Je commence la prière. Après une heure, on se remet en marche. On entre encore dans une prairie près de Battice. On nous parque au milieu, entouré de sentinelles. Nous devons nous coucher ; on y logera. Pour nourriture, quelques bonbons, quelques croûtes ; le soir, quelques gorgées de bouillon données par des militaires compatissants.
Je fus fort en butte aux mauvais procédés des soldats et de chefs subalternes : ils m’accusaient d’avoir placé le téléphone à la tour (installé par l’armée belge) et d’y avoir mis des soldats avec mission de tirer sur les Allemands. Puis des impiétés sont proférées contre la religion, contre Jésus-Christ et la prière. Ils voulaient me faire avouer que je savais parler l’allemand. Comme je ne comprenais pas, ils me montraient le poing, me poussaient du pied, me menaçaient de leur fusil, de leur baïonnette, d’une hache, d’un poignard… Une fois, un officier me cracha au visage, jeta mon bonnet par terre, crachant dessus. Un autre me donna une bourrade dans la poitrine et un violent coup de pied à la jambe. Un soldat me piqua trois fois de sa baïonnette et me fit une légère blessure. D’autres, pour donner quelques pommes à mes compagnons, me les jetaient à la tête. Rien de bien grave; cependant, ils montraient une telle fureur que, s’ils m’avaient trouvé seul, je crois qu’ils m’auraient tué.
Entre temps, on vient fusiller près de nous cinq de nos compagnons : Joseph Cursters, Jean Dortu, Sodar, Joseph Flamand et Renard.  A deux reprises encore, on nous laisse croire que nous allons être également fusillés. A un autre moment, on nous met sous le feu d’une fusillade combinée de manière à nous effrayer. Puis on vient encore placer devant nous une seconde série de quatre condamnés à mort, entre autres Noël Nihant. Les malheureux étaient là depuis la veille à 4 heures, les mains liées, et j’ai su qu’ils s’y trouvaient encore le lendemain de notre départ. Que sont-ils devenus ?
Le vendredi 7 août, il était 11 h. et demie du matin ; il pleuvait à verse. Comment passerions-nous la nuit suivante ? Or, un capitaine vint nous annoncer que nous étions libres et que nous devions rentrer au plus vite à Blegny ».

Le récit d’un Blegnytois, témoins des faits, continue (celui du curé).
M. le curé et les paroissiens de Blegny sont revenus de Battice le vendredi 7 août vers 12 h. 30 ; Ce fut un délire de joie au retour, pour les pauvres gens réfugiés à l’hospice et à l’institut.
Toute la semaine suivante se passa dans le calme… Samedi, jour de l’Assomption. Vers 6 heures du soir, les soldats apportèrent chez M. le curé un billet sur lequel il était écrit que si l’on tirait encore sur le village ( !) ; il serait fusillé. M. le curé, M. le bourgmestre et M. Delnooz, beau-père du docteur, doivent se constituer prisonniers et être gardés à vue dans la chambre à coucher de Mr le curé…
On demande à souper pour les officiers (une demi-douzaine environ) à 9 heures du soir. Ils doivent loger au presbytère, tous dans une même chambre. Voilà mes chambres, leur à dit le prêtre.
Dans le patronage, attenant la cure, se trouve toute une troupe de soldats. M. Delnooz, et M. le Bourgmestre arrivent à 8 heures quart et montent dans la chambre du prêtre. Les officiers soupent. Ils disent de préparer un bon souper pour le curé ! Deux sentinelles se tenaient devant la porte de la chambre. Vers 1 heure quart de la nuit, on a tiré deux coups de feu près de la maison. Les officiers sont sortis… « Il y a encore trois soldats blessés, disent-ils à la servante. Les habitants ont tiré… ». Un officier vient dire, à un moment donné : « Ils ont encore tiré, les c… ! ». La servante répond : « Il n’y a plus d’armes à Blegny ».
Les officiers occupaient le salon et le cabinet sur des matelas. Le matin, ces officiers se consultèrent et chuchotèrent entre eux… Vers 5 heures, ils ont envoyé chercher une sœur de l’institut, sachant l’allemand, pour dire à M. le curé qu’il allait être emmené, qu’il devait partir parce que l’on avait encore tiré. La religieuse a demandé grâce. L’officier a répondu ; « C’est un ordre supérieur que doit être exécuté… ». Alors, la sœur a demandé pour M. le curé la permission de pourvoir dire sa messe, ce qui lui a été accordé. Le prêtre, après s’être rasé, est allé dire la messe à la chapelle de l’institut, accompagné de deux soldats… M. le vicaire a servi cette messe. Il a été étonné du calme et de la sérénité de M. le curé. L’  « orate, fratres » et les prières après la messe furent dites par lui de façon particulièrement émouvante. Après l’action de grâces, il vient au chœur près de M. le vicaire et demande l’absolution, sans dire pourquoi ; il ne paraissait nullement ému… Il sortit pour rentrer au presbytère ; il était alors 6 heures quart environ. En sortant de la chapelle, M. le curé a donné sa bénédiction aux religieuses et a dit : « Que voulez-vous faire ? Je prierai pour vous… ».
Revenu au presbytère, il a pris une tasse de café et n’a pas mangé. Il a dit à la domestique : « C’est fini, vous pouvez vous recommander aussi à la Providence… L’église va être brûlée et probablement le presbytère… ».  Louise lui a fait une tartine et enveloppé, avec celles-ci, trois lignes de chocolat. Elle a voulu lui donner de l’argent mais il a dit : « Je n’en n’ai pas besoin… Tout au moins, si je pouvais changer de soutane… ». Et on l’y a autorisé. M. le bourgmestre et M. Delnooz sont aussi retournés chez eux pour s’habiller, toujours accompagnés de soldats ; eux étaient convaincus qu’ils allaient être conduits à Liège. Le bourgmestre avait rédigé une lettre de défense. Il est revenu seul, M. Delnooz ayant été gracié parce que dit-on, beau-père du médecin qui avait soigné des blessés allemands.
M. le curé a demandé à prendre un livre dans son cabinet ; il a pris son bréviaire et un autre petit livre. Il pleurait et tremblait en prenant sa tasse de café, lorsqu’il fit ses dernières recommandations. Le bourgmestre et le curé, accompagnés de soldats, sont partis dans la direction de l’église, où ils ont rejoint les deux frères Hackin, que l’on avait arrêtés, semble-t-il, au hasard. Arrivés près de l’église, on leur a dit : « La voiture pour Liège va passer… mais vous n’avez pas besoin de voir par où vous allez ». Et on leur a bandé les yeux, en les adossant à l’église…
Fusillade vers 7  heures et demie… D’abord les deux Hackin ont été exécutés, puis M. le curé, ensuite M. Ruwet. M. le curé est tombé face contre terre, sur les deux Hackin, et le bourgmestre sur M. le curé. Celui-ci est mort instantanément ; une balle l’avait frappé au front, enlevant un morceau de crâne gros comme la main.
On a mis le feu à l’église aussitôt après cette scène tragique. Blegny étant sous la terreur, personne n’osa se montrer. Vers 10 heures 30, quand les soldats sont partis, deux religieuses, sœur Claver et sœur Cécile, sont allée avec une charrette à bras chercher d’abord le corps de M. le curé, secondées par une petit jeune homme, Léopold Lafaet, qui a été assez courageux pour venir à leur aide. M. le curé et M. le bourgmestre avaient tous deux leur chapelet en main. Voyant le courage des deux religieuses, les gens leurs donnèrent ensuite un coup de main ; on transporta les corps à l’institut. M. le docteur Reidemeester a fait l’autopsie. Le corps de M. le curé était couvert de sang, les yeux fermés, plusieurs balles dans la poitrine ; on voyait sur ses jambes, les coups et les bleus reçus à Battice… Les deux Hackin étaient tellement déchiquetés  qu’on n’a pu les ensevelir. On les a enveloppés dans un drap de lit et portés à la morgue.
Lundi après-midi, un confrère de M. le curé Labeye, de Saint-Rémy, est venu procéder à l’inhumation avec le vicaire. Tous deux, revêtus de chape, précédèrent les corps que l’on porte à bras car il n’y avait même pas de civière. Ils passèrent en face de l’église, dont les ruines étaient toujours fumantes. Triste cortège. Les religieuses suivent. Les corps sont déposés au cimetière.

Somville G.,  Vers Liège. Le chemin du crime. Août. Août 1914. Paris, 1915, pp. 189-194

Extrait de « Le Plateau de Herve dans la tourmente. Mémorial août 1924 ».
Un dossier pédagogique le la Société d’Histoire et d’Archéologie du Plateau de Herve, Préparation : Thomas Lambiet, Historien et Président de la SHAPH.

Discours du Président de la SHAPH.
Rappel des évènements des 6 et 16 août 1914.
 
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